TESTAMENT

de Sa Feue Magnificence

le Docteur I. L. SANDOMIR

de son vivant Vice-Curateur-Fondateur

du Collège de 'Pataphysique

POUR QUI VOIT lucidement, il n'y a pas de rôle du Collège de 'Pataphysique dans le Monde, il n'y a même pas de Collège de 'Pataphysique, ni de monde.Il n'y a que la Pataphysique. Et nous l'écrivons en mesurant toute l'insuffisance de cet « il n'y a que ». Omniprésente, omniefficiente, omnipatente. Seule. Seule dans le seul cadre à elle adéquat : le néant.

Le reste n'est qu'apparence ou fiction. Apparence de cette hyper usie qu'est la Pataphysique. Ou fiction de cette inactivité suprêmement active, de cette activité immobile et inerte qui s'abolit en scintillant et se perd en se renouvelant, toujours incertaine, toujours infidèle à elle même, toujours inexacte aux rendez vous et aux dimensions, insatisfaisante pour nos géomètres qui sont toutefois incapables de lui opposer un invincible système, lesté de l'accord universel, par rapport auquel on définirait ses écarts : ainsi la plus Exacte des « sciences », cette géométrie, est elle, tout autant que les Inexactes, une « solution imaginaire » en sa prétention même.

Ainsi la'Pataphysique définie comme science de ces Solutions Imaginaires partout en oeuvre, est elle seule à nous donner une idée, (ou plutôt une hyper ou une hypo idée) de cette profusion ontogénique et hyper usique à laquelle elle participe, à qui elle tend à s'identifier par consuperstantialité, à qui elle est rendue adéquate par la plus brillante et la plus féconde des exceptions à l'axiome : la partie est plus petite que le Tout. Ici, suréminemment et pan urgiquement, la partie embrasse le Tout. Non pas en le dépassant, non pas en le parcourant, non pas en l'inventoriant, mais en discernant propalativement l'indéfinie émission de ses propres possibles partiels, partiaux, particuliers, mais qui partent. Et voilà pourquoi « la 'Pataphysique est la Science ».

Le Monde est une gigantesque aberrance, qui, d'ailleurs et de partout, se fond dans une infinité d'autres aberrances. Ce que nous en disons étant fiction de fiction. La naïveté des hommes (autre évagation) a nommé Raison ce qui n'est qu'une possibilité (entre plusieurs) de faire apparaître l'incommensurabilité de cette sur aberration et de découvrir qu'elle n'est ni une, ni multiple, mais ambigument chatoyante et coruscante : le moindre de ses innombrables reflets, le plus simpliste des mythes ou la plus géniale des intuitions, dès qu'ils sont possibles, ont tout crédit pour être mis au rang même de cette suprême et hyperstatique sur aberration. La Pataphysique contient tous les infinis.

Il n'y a donc aucune différence, ni de nature, ni de degré entre les esprits, non plus qu'entre leurs produits, non plus qu'entre les choses. Pour le Pataphysicien Total le graffito le plus banal équivaudrait au livre le plus achevé, voire aux Gestes et Opinions du Docteur Faustroll eux mêmes, et la moindre casserole fabriquée en série à la Nativité d'Altdorfer : qui d'entre nous oserait se croire arrivé à cette extravoyance ? Tel est pourtant le postulat de l'Equivalence Pataphysique sur lequel, comme le cycle hippoxylique sur son pivot, indiscernablement trouvent leur tournoyante base les mondes de mondes et les ersatz d'esprits. Ainsi, quoique la démocratie ou démophilie ne soit pour lui qu'une fiction parmi les autres, le Pataphysicien est il sans aucun doute le seul détenteur du record absolu de démocratie : sans effort il surpasse les égalitaires en leur propre spécialité. C'est qu'il ne nie rien, il exsupère. Là comme partout. Il n'est pas venu pour abolir ; mais pour ademplir.

Une telle allure pourra sembler scandaleuse aux férus des dogmes du passé ou du présent, inscients de leur nature. Elle paraîtra négative - et négatrice de la « Science » et de 1'« Art ». Pourtant ce n'est là, comme en tout, qu'une apparence. Nul n'est plus positif que le Pataphysicien : déterminé à tout placer sur le même plan, il est prêt à tout accueillir et cueillir avec même avenance. « Tout m'est fruit en ce que, Nature, m'offrent tes saisons ». L'hostilité ne l'effleure même pas. Il n'a rien contre ce que le vulgaire appelle délire ou insanité, ni contre ce que les habiles traitent de sottise. Il y voit strictement autant qu'en l'habileté ou la sagesse : car, dans la vie, cette folie est pour beaucoup une très suffisante raison d'être et en définitive un congruent ameublement pour leur pensée. Sa propre attitude même, il ne la distingue pas du reste : il la nomme 'Pataphysique, s'accordant seulement, selon le conseil de Jarry, le bénéfice de cette infime apostrophe dont notre Collège a sagacement délimité la portée et l'emploi.

Et si l'on objecte l'efficacité de la « Science » - on entend ainsi ses « réalisations » techniques, - il ne la niera point. Mais il y apportera des nuances, en l'importance desquelles une fois de plus la partie s'égale au tout. Que la « Science » prétendue « objective » agisse sur le prétendu « réel », c'est souvent constatable, encore que ce « réel » soit intrinsèquement aberrant et que les réussites de la « Science » ne tiennent presque jamais aux raisons qu'elle se donne (cf. ce qu'on en dit trente ans après). Toutefois, il n'est pas moins vrai de dire que d'imaginaires solutions aient toute l'efficace des solutions prétendues réelles. Elles meuvent les choses ; elles meuvent les hommes. Et parfois bien plus puissamment. Surtout, elles meuvent les idées mêmes de la Science dite objective, lesquelles, de cette motion, tirent leur pouvoir : un observateur moyen aura vite établi que les savants de notre temps, dès qu'ils s'élèvent au général, ne font que traduire, le plus souvent par la mathématique, les options de l'ancienne métaphysique, et la plus échevelée : et si des panoramata théoriques notre observateur moyen passe à l'enregistrement détaillé des faits, ce sera pour découvrir qu'en reconnaissant sur une astrophotographie la trace millimétrique d'une nébuleuse spirale, on prodigue en telle abondance les affirmations métaphysiques les plus confondantes, que, sauve la'Pataphysique, il serait démoralisant d'entendre la « Science » se proclamer positive et objective. Il est donc clair qu'elle ne se gonfle et ne meuble l'esprit que grâce à la pullulation des Solutions Imaginaires.

Mais nous avons tort, par concession aux mythes actuels, de nous hypnotiser sur la « Science ». Car cette prétendue « Science » n'est pas la Science, si elle s'ignore ainsi et s'illusionne assidument sur elle même : elle n'est ni science d'un « réel » qu'elle ne sait « distinguer » en aucun sens, ni science d'elle même. Elle ne le serait que par une participation à la'Pataphysique, qui seule, par son illimitation et son autocrise, peut assumer ce nom.

Cependant l'Art, objecteront les usagers des valeurs, n'est il pas la citadelle des Inéquivalences ? Jarry lui même n'a t il point parfois consenti à paraître s'être laissé entamer sur ce point ?É

En notre temps, les « valeurs » sont crues en péril, mais si on les défend, c'est qu'elles ne le sont déjà plus, car elles ne SONT que pour cette défense. Et ne sont ce pas les valeurs du Beau qui ont remplacé, dans l'incontesté crédit des hommes, les prestiges religieux et divins ? Au XXème siècle, la Heilige Nacht d'Altdorfer PLANE au dessus du vol privé et même, en temps de guerre, hors de tout butin officiel ou semi officiel, non pas à cause des croyances sacrées qu'elle illustre, mais à cause du primat esthétique publiquement admis par nos civilisations : une telle psychologie a un avantage sur l'ancienne, c'est qu'elle rend improbables (aux deux sens) les violences iconoclastes : le changement des modes et des goûts se traduit seulement par une relégation dans les coins les moins clairs ou bien dans les greniers.

Or ce n'est point sans intention que nous nous abandonnons à ces constatations sur le moderne avènement du « sacré » esthétique. N'est ce pas l'invite à prendre conseil de ce vieux Paradigme si expédient, Dieu ? L'esprit divin dessiné par les théologiens et par Victor Hugo, l'Acrote très sublime, l'arbitre, soulignons le, sans le consentement explicite de qui aucune feuille ne se détache de l'arbre, cet esprit (GREC) considère avec la même et totale attention le frisson du brin d'herbe et les harmonies des sphères astrales : en sa capacité tout est égal. Il est le type même du Pataphysicien. Il sait voir. JE SUIS DIEU, dit Faustroll.

Qu'il est opportun alors de modestement reconnaître notre insuffisance en comparaison de la Plénitude divine - ou pataphysique ! Nos engluements dans les valeurs callidoxales sont bien significatifs : que c'est peu divin ! Pour Dieu, rien n'est beau, si ce n'est lui, ou, à l'extérieur de lui, le reflet de sa « gloire ». Nous tenons à nous aveugler sur les objets esthétiques : nous nous appliquons à ne pas éprouver que nous jouons le jeu divin ; car les arts ne nous intéressent que pour nous mêmes : nous imaginons poser cataphatiquement ce que nous croyons des « idées personnelles » dans ce que nous appelons pompeusement « le renouvellement de la sensibilité », magnifiant ainsi quelques préjugés communs à l'époque et à la société : sur ce fond se projettent nos pataphysiques singulières et de petits délires, plus ou moins testamentaires, plus ou moins versatiles. Mieux que le pain, ces délires font vivre les hommes ; et aussi mourir ceux qu'on dit supérieurs. Ainsi l'homme fait il le dieu, et ce n'est pas si peu ; mais il préfère ne le reconnaître pas et c'est l'origine même, disparate et caligineuse, de la valeur. Ce que seul le Pataphysicien, grâce à sa Science, peut tout à fait concevoir, c'est que cette confusion extravacante de mythes et de contradictions aussi contingentes que le goût pour le cumin ou pour l'orangeade factice, ait pu être regardée par le genre humain, ou par ceux qui se prennent pour lui, comme « principe » ou comme « méthode » propres à classer les productions des arts, à les conserver, à les faire très superficiellement révèrer. Avec d'étranges variations dans les hiérarchies, d'étranges et constantes absences, d'étranges et baroques préséances. C'est de cette brève sorte, que des objets longtemps tenus pour propudieux sont provisoirement honorés avant de retomber dans le dédécor. Les quêteurs de folk lore s'insurgent souvent contre la restriction arbitraire du choix des valeurs muséales : ils auraient tendance à admettre beaucoup plus d'objets « valables » ; nous disons beaucoup, que non pas tous. Aussi bien l'Univers serait le seul Musée divin, à ce compte peu numérable.

L'Art est donc aberrant par l'effet de cette MUSÉATION et de toute la logologie qui interminablement s'en suit ; mais, en même temps il l'est aussi, intrinsèquement et doublement par l'ordinaire méconnaissance de sa propre quiddité pataphysique : solution premièrement imaginaire, on n'ose la croire telle, et l'on feint : seconde solution imaginaire. On retombe ainsi de son haut. Cette subsidence est l'esthétique.

Il va sans dire que, moins rare qu'on ne croit et souvent dénoncé par l'indignation populaire ou littéraire, le cas des artistes pataphysiciens conscients, traités de « mystificateurs » (1) par la voix publique, ne change rien à ces prémisses. Ces exceptés font à plein escient ce que les autres font à leur infirme insu. Et c'est pourquoi, pour eux, on n'a point l'indulgence apitoyée qu'on nourrit, dans le milieu cultivé autant que dans le peuple, pour l'artiste possédé et victime, dont les prototypes furent ces délicats esthètes militaires qui s'appliquèrent in re à cet incontestable best seller de la production artistique mondiale qu'est la Crucifixion : Pardonnez leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. Au contraire, l'artiste Pataphysicien est jugé indigne, et il provoque des improbations qui en elles mêmes sont d'admirables et fécondes efflorescences de l'Ontogénie Pataphysique. Paul Masson ou Alfred Jarry suscitent ainsi l'indignation du grand critique Henry Fouquier - et ses pages s'ajoutent comme un caparaçon fabuleux aux exquises mystifications du premier ou aux concoctions géniales du second. Abyssus abyssum invocat.

A ce titre, comme Jarry l'a senti et vécu, le Père Ubu est l'archétype de toute Beauté. Il peut figurer la création involontairement pataphysique ; il peut figurer la création consciemment pataphysicienne. Il EST indissociablement - et voilà bien son immense consonance - les deux à la fois. Il est même l'Artiste. Il est la Perfection en sa source première, envisagée, selon l'état le plus natif qu'il soit possible d'imaginer, dans les explosions dérisoires d'un folk lore de jeunes lycéens, présentées comme l'Acrote très sublime de tout Art et de toute Science. « La Sphère est la forme des anges. A l'homme n'est donné que d'être ange incomplet. Plus parfait que le cylindre, moins parfait que la sphère, du tonneau radie le corps hyperphysique. Nous, son isomorphe, sommes beau » dit le Père Ubu et les Palotins chantent : Ce tonneau qui s'avance, neau qui s'avance, neau qui s'avance...(2)

Oser dire que l'Art est superstantiellement pataphysique comporte une sorte de blasphème. Tout de même que, naguère, ainsi qualifier les objets saints et les passions religieuses. Commettons ce blasphème ou, plus objectivement, cet épiphème, sans aucune crainte d'amoindrir l'Art. Car le « Beau fixe » ne serait qu'une fiction fugace comme un clair nuage d'été, comme l'euphorie d'un rafraîchissement, comme une fragrance sylvestre...Le « Beau universel » plus encore. L'Humanité n'affirme ce mythe touchant et dérisoire que par une vélation pataphysique qui tente vainement de dérober à nos esprits la caducité des formes limitées de l'Etre : ces statues, ces pyramides, - à quelques millénaires près - sont aussi peu réelles, et nous ne nous en plaindrons pas, que les blandices d'un songe nocturne. : (GREC) (3)

Cet oracle - échappé à l'un des manieurs métriques de solutions imaginaires en qui la race anthropoïde se plaît à saluer un de ses bourgeonnements acroblastes et qui a été un opulent et incohérent sujet d'incompréhension séculaire - cet oracle n'est il pas idoine à formuler le caractère primitif et « humain » comme dirait notre cher Représentant Hypostatique le Satrape Lutembi, de ce culte de la Personne Anthropoïdienne que depuis quelques lustres on s'efforce d'ériger à la place de celui de Dieu ou des Dieux ?

Jamais plus qu'en ces temps, on n'a parlé d'Humain, d'Humanité, voire d'« homme humain » (4) et même de Personne ou de Personnalisme : notions grossièrement propinatoires - ou, ce qui revient au même, spécifiques de l'éloquence ministérielle aux comices culturels et aux distributions de prix virtuels. On couronne de tous les lauriers, on nimbe de toutes les auréoles cette moyenne, cette absence, cette nullité. Car n'est ce pas ce que signifie le mot personne ? L'homme n'est pas. C'est une PERSONA, un masque posé sur l'animal qu'on suppose, pour la commodité de la démonstration, le plus évolué de tous. Ou encore c'est un rôle appris et plus ou moins su, comme ceux des pensionnaires de l'Ile du Docteur Moreau. Fiction théâtrale et dont les seuls spectateurs sont d'autres cabots.

Dieu, « ce méchant plumage », avait du moins la transcendante supériorité d'être l'irréelle projection de l'irréel Homo Pataphysicus, tel que même les plus arriérés des Pithécoïdes glabres et anoures ne pouvaient manquer de se le représenter. Il avait donc le surdivin avantage d'être imaginé et toujours plus ou moins subsenti comme imaginaire. Ainsi d'après notre cher Provéditeur Editeur (5), le sorcier Toma prend il la responsabilité de la création même des dieux et génies qu'il invoque, exactement comme nous devrions savoir que nous « prêtons du génie » à tel ou tel. Et à l'autre extrémité de la confabulation, Paul Valéry connote : « Bah ! dit l'abbé, Dieu en a vu d'autres ! »

Or, contrairement à ce que croient les penseurs laïques et progressistes, 1'Homme à majuscule est qualifié bien plus prétentieusement que ce simple Dieu. Pataphysique qui se nie, - et qui par 1à est impuissante à être antipataphysique. L'« H »omme se prétend « réel » : il entoure cette irréelle « réalité » de fictions juridiques destinées à la garantir et, dans sa simplicité, il les veut croire insérées dans un ordre naturel ou historico dialectique. Qu'elles ne soient pas moins illusoires que cet ordre lui même, c'est pourtant ce que lui démontreraient l'histoire et la vie, si la démonstration comme l'histoire et la vie, n'étaient elles mêmes de scurriles chimères, des contes féeriques ou des moralités puériles, trop visiblement exigées par des adultes apeurés et talonnés du besoin de se rassurer. Tel un diplomate que des anthropophages préparaient pour la cuisson, l'Homme revendique des égards ! Il trépigne enfantinement en songeant qu'il sera balayé comme les homériques feuilles d'automne. Et il n'arrive pas à saisir, tout en le soupçonnant pourtant, que ces égards sont uniquement et prépondéramment pataphysiques.

Cette société de Personnalités kantiennes, insondablement imaginaire, comme de « Juste », et de surcroît totalement inopérante comme on le voit dans les guerres ou scènes de ménage, n'offre, en dernier ressort, aucune différence de détente avec les sociétés cannibales de la Papouasie. A peine une différence de puissance, et encore ce point est il bien suspect ! L'excellence humaine « fin en soi » au lieu d'être culinairement appréciée et dégustée, l'est sans doute « moralement » ; mais puisque notre vocabulaire propose le mot bon aussi bien à propos du jambon que de Saint Vincent de Paul, il suffit de rappeler avec quelle gourmandise les responsables, quels qu'ils soient, chefs, réformateurs, améliorateurs, couvent des yeux ceux qu'ils vont par leurs dialectiques, accommoder aux fricassées exaltantes de la Pensée ou de la Politique. Qui dira cette faim des fins ?

En face de ces sociétés vouées à l'anthropophagie directe ou dérivée, le Collège de'Pataphysique apparaît comme une société intégralement sociétaire. Sans doute la seule. Tel nous l'avons voulu avec la Connivence éclairée de nos chers Co fondateurs. Si en effet on compare ce Collège avec les autres Institutions Sociales, on infèrera qu'il porte jusqu'à l'Acrote suprême, pour reprendre encore ce terme péripatétique que nous avons déjà appliqué à Dieu et au Père Ubu, les déterminations spécifiques de la Socialité pure, qui, toutes, sont issues de la Fictivité. Point n'est besoin de remonter jusqu'à la « grimace » dénotée par Pascal au coeur du jeu agrégatif, jusqu'au « contrat » du bienheureux Jean Jacques Rousseau, jusqu'à la « convention » d'Auguste Comte, ou aux « idéaux collectifs » de l'aimable Dürkheim, pour manifester la nature fabulatrice des relations sociales, déjà énoncée par Epicure. N'est il pas EVIDANT [sic] que les membres du groupe feignent de croire à cette fiction sans que son caractère fictif leur échappe entièrement, puisqu'ils n'hésitent pas le cas échéant à agir en dehors d'elle, surtout si c'est sans risque grave. Dürkheim fait même pataphysiquement remarquer que ces risques, déterminés par des fictions psychologiques, (crainte de l'opinion, etc.) sont le plus souvent eux mêmes de telles fictions. Ce non obstant, la société ou plutôt les sociétés entre croisées tâchent à passer pour réelles au moyen d'artifices spécieux tels que mises à mort ou destructions.

Le Collège de'Pataphysique s'est épargné d'aussi informes inconséquences. Les Organismes qui le constituent et avant eux ses STATUTS ont été préalablement posés comme pataphysiques, ainsi que ses Activités.

Par l'insigne effet de cette Prolepse des Prolepses, - qui est pour nous le centre de « gravité » et de gravitation du Cycle dont nous avons parlé, - toutes les attributions de la socialité peuvent être assumées : elles ne perdent rien de leurs caractères et cependant ab intus elles sont transfigurées, - même parfois, ô miracle pataphysique, per speculum in ænigmate au regard du vulgaire.

Grâce à cette primordiale Pré somption, la Dignité est digne et perd sans le perdre son naturel ridicule. Le sérieux est total et sans s'ôter le bénéfice - si réel - de sa vacuité, il ne suscite plus la cavillation mais la domine. L'Autorité pataphysique, et reconnue comme telle, atteint cette plénitude dont vainement révêrent potentats et tyrans : on lui obéit intégralement (= pataphysiquement) sans déchéance ni servilité. La Vie sociale (coenobium) annule son artifice en le décelant et en l'enrubannant. La morale édulcore son pharisaïsme pour redevenir selon sa nature, un aimable jeu de société ou de satiété. La pédagogie, de la candeur, passe à la subtilité. L'esprit de corps, de mesquin, se fait spirituel. Le conformisme et la « sottise » se métamorphosent, ipso facto, en de hautes spéculations. L'intelligence et le génie, eux mêmes, apparaissent comme des formalités et n'ont plus rien d'offensant.

Les « créations de la pensée » enfin, se déploient dans leur milieu spécifique, qui n'est point on ne sait quelle illusoire nature objective &endash;« la nature n'est qu'une hypothèse » disait Dufy - mais cette fantastique nuée des opinions et affabulations : n'est il pas considérable que l'homme ne secrète l'art ou la doctrine que pour la persuasion d'autrui, et, par là, pour ce qu'il nomme l'action, ce cher point du monde ? Le penseur et l'artiste ne cherchent qu'à s'inscrire dans le social, selon la prétention du Vieux Poète :

Volito vivu per ora virum.

De là cette étrange et moderne forme de suffabulation qui s'appelle la « pensée sociale », variante de l'ancienne prédication morale, et qui tâche à imprimer sa marque sur la socialité elle même, comme pour traduire en mythe son origine et sa genèse. Que de souffrances et d'incroyables labeurs ainsi exigés ! Et que derisoire, au bout d'un simple siècle, apparaît leur but ! Dérisoire ou historique ! Tout au plus cette luxuriance d'agitation est elle estimée grandiose pour elle même : songeons aux angoisses qu'a causées le (GREC) qui distingue (GREC) de (GREC); songeons à l'expansion d'une doctrine quelconque qui, très vite, ne semble plus qu'un « fait social » alors qu'elle fut pour ses apôtres une raison de vivre et un axiome de belle inconscience...L'Appareil et les Structures Sociales du Collège de'Pataphysique pro posent à ces exercitations « intellectuelles » la carrière la plus adéquate pour qu'elles s'y developpent selon leurs impetus : la création, l'agitation, l'expansion, l'affirmation même y deviennent scientifiquement possibles et, insistons y, totales, parce que, d'après leur quid proprium, pataphysiques.

La Formalité est donc le dernier mot de l'énigme universelle et de la Machine à la penser. « L'essence est essentielle et la forme est formelle, mais la forme est la formalité de l'essence » (6).

De même qu'en le Père Ubu et en Dieu s'hypostasie l'Acrote du Réel et de l'Irréel, de même le Collège de 'Pataphysique, dans son impavidité administrative, dans sa transcendance positiviste, dans son formalisme ouvert sur l'infini, hyperbolise l'Acrote Sociale et Scientifique, scientifiquement sociale, socialement scientifique. Il en arrive à se dépasser lui même infiniment jusqu'à être, semper et ubique sinon la Pataphysique elle même, du moins son asymptote.

15 as 84, en la Fête Suprême de la Navigation du Docteur Faustroll.

(1) Leonardo da Vinci en est un exemple.

(2) Ubu Cocu, fin de l'Acte 11.

(3) Pindare, Huitième Pythique

(4) Alphonse Allais, par Anatole Jakovski p. 126.

(5) Pierre D. Gaisseau et Henri Robillot, Forêt sacrée, Rites et Secrets des Toma.

(6) Remy de Gourmont, Le Fantôme.

 


Saisie Informatique : Philippe Vanden Broeck